Arrêtons-nous sur un verset difficile à comprendre dans lequel a été introduite non une auto-référence au Coran par laquelle les musulmans deviennent des gens du Livre mais une grossière allusion à la foi chrétienne par laquelle les chrétiens deviennent des gens du Livre. Ce verset, qui est un cas unique à ce titre, doit être divisé en deux non parce qu’il est étonnement long mais parce qu’il présente deux styles :
- « Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu, Sa parole (kalima) qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de Lui ! Croyez en Dieu et à ses messagers ! » (Sourate 4 verset 171a) ;
- « Et ne dites pas : Trois. Cessez ! Ce sera meilleur pour vous. Dieu est unique. Gloire à Lui ! Comment aurait-Il un fils ? À Lui ce qui est dans les cieux et sur la terre. Dieu suffit comme Protecteur » (sourate 4 verset 171b).
On voit tout de suite que la première partie adresse aux judaïques l’éternel reproche de ne pas reconnaître le « Messie-Jésus » tandis que la seconde apostrophe les chrétiens comme s’ils étaient les gens auxquels tout le verset s’adresse. Pour commencer, il convient de justifier quelques éléments de la traduction de la première partie.
Traduire « lâ taglû fi dynikum » par « n’exagérez pas dans votre religion » n’a pas de sens : c’est selon le syriaque qu’il faut traduire : « ne vous trompez pas dans votre jugement » [2].
L’adverbe « ’inna-mâ » qui vient ensuite est habituellement lu comme une restriction affirmant que ‘Isâ (Jésus) n’est qu’un messager, ce qui est précisément le cas de la formule adverbiale qui apparaît juste avant : « lâ taqûlû ‘alâ Llah ’illâ l-haqq », « ne dites sur Dieu que la vérité ». En vertu du dogme islamique, il faut absolument que « ’inna-mâ » présente également un sens de restriction, de sorte qu’elle s’applique ici à la messianité de Jésus : celle-ci doit être présentée comme négligeable, sinon le « rasûl » (messager) Muhammad ne tiendrait plus la comparaison avec le « rasûl ‘Isâ » qui est le Messie ! Mais si on impose le sens : « ‘Isâ est seulement (’inna-mâ) un messager, il faudra le répercuter ailleurs dans le texte, même au risque de l’absurdité, par exemple :
- « Les croyants sont seulement (’inna-mâ) des frères » (Sourate 49 verset 10) [3].
Bien évidemment, il faut traduire : « les croyants sont ô combien des frères ! ». Le terme « ‘inna-mâ » accentue et amplifie le sens de la phrase et non l’inverse, conformément d’ailleurs au sens conjoint de ses deux composants [4]. Pour qu’il y ait un sens restrictif, il faut nécessairement la présence de « ’illâ » (sinon), ce que l’on voit effectivement dans ces deux versets où l’on trouve respectivement « ’inna » et « mâ » justement :
- « ’Inna hu illâ ‘abdun » : Oui, lui [5] est seulement (sinon) un serviteur » (Sourate 43 verset 59).
- « Mâ al-Masyh ibn Maryam illâ rasulun » : Qu’est le Messie fils de Marie sinon un messager ! » (Sourate 5 verste 75)
En l’absence de « illâ » on doit nécessairement lire ainsi la sourate 4 verset 171a : « Que oui, le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu ! ».
Une dernière remarque. Une traduction syriaque assurément antérieure au 10ème siècle [6] ne donne pas à lire « Dieu et ses messagers » à la fin de la sourate 4 verset 171a, mais : « Dieu et son Messie ». Voilà qui est surprenant dans une traduction toujours minutieuse et qui n’a pas le moindre intérêt à induire ses lecteurs chrétiens en erreur, au contraire. En fin de compte, il y a des raisons de penser que ce verset à l’état originel se présentait ainsi :
- « Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu, Sa parole qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de Lui ! Croyez en Dieu et à son Messie ! » (Sourate 4 verset 171).
Selon le texte originel du Coran, il apparaît ainsi que les chrétiens, pas plus que les musulmans, ne sont jamais dits être des gens du Livre [7]. Par contre, comme nous l’avons vu précédemment, le texte originel du Coran appuie clairement sur la nécessité de croire en Jésus, le Messie de Dieu…
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