En fait il n’en était pas ainsi à l’origine des écrits islamiques : ce sens ne s’accorde pas avec de nombreux passages dans lesquels apparaît l’une de ces deux expressions.
A l’origine :
- « ahl al-kitâb » désigne exclusivement les possesseurs de l’Ecrit, ceux qui forment sa « famille » c’est-à-dire l’ensemble des fils d’Israël, quelle que soit leur obédience. « L’Ecrit » en question étant la Torah [1].
- les « nasârâ » constituent l’autre branche juive dont il est question dans le Coran, à côté de celle des yahûd (juifs) d’obédience rabbinique ; ce terme doit être rendu par « nazaréens », ce que même les Saoudiens sont obligés de faire à certains endroits dans leur traduction.
Dans quelques versets coraniques seulement, « ahl al-kitâb » et « nasârâ » supportent le sens qui leur est donné aujourd’hui ; il s’agit de versets qui ont été l’objet de manipulations, introduites dans le texte ou résultant de fausses lectures, ce que cette réflexion met en lumière.
Sans ces clefs de compréhension, la lecture du texte coranique actuel ne peut pas sortir d’un carcan d’obscurités et de contradictions.
Une des questions essentielles à se poser, parmi tant d’autres : quand le texte coranique évoque les gens du Livre ou l’appellation de nasârâ, de qui parle-t-il ?
L’expression « ahl al-kitâb » est utilisée 31 fois dans le texte coranique [Ce qui représente un pourcentage important (24,41%) des 127 occurrences du mot ahl au total. Lorsque le mot « Ahl » (gens) s’ajoute à un autre mot pour déterminer une zone d’influence ou une appartenance forte : « Ahl » d’un homme]. Ces occurrences ne sont pas réparties également : au-delà de la sourate 5, elles deviennent rares, apparaissant dans les sourates 29, 33, 57, 59 (2 fois) et 98 (2 fois).
Les chrétiens n’ont jamais été appelés et ne se sont jamais appelés nazaréens, sauf les dix premières années environ après la Pentecôte : les appellations utilisées étaient mešîhâyê en araméen qui pourrait se rendre par « messiens » ou
Christianoi en grec qui a donné chrétiens dans l’Empire gréco-latin et dans l’Empire perse.
Pourquoi seraient-ils appelés autrement dans le Coran ? Les chrétiens se seraient-ils trompés d’appellation durant six siècles avant l’Islam ? Par ailleurs, même les traductions les plus étroitement conformes au dogme islamique ne rendent pas toujours nasârâ par chrétiens ; voici deux contre-exemples :
- « Ceux qui ont cru, ceux qui judaïsent, les Nazaréens et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Dieu… sera récompensé » (sourates 2 : 62 et 5 : 69).
- « Ceux qui ont cru, ceux qui judaïsent, les Sabéens, les Nazaréens, les Mages et ceux qui donnent à Dieu des associés, Dieu tranchera entre eux au jour du Jugement » (sourate 22 : 17).
Certes, on peut le comprendre : tout au long du Coran, les chrétiens sont accusés « d’associer » à Dieu [2] et sont voués à l’enfer. Or, le premier de ces versets et implicitement le second vouent les nasârâ au Paradis. Faudrait-il donc penser que Dieu qui dicte le Coran utilise ici le même terme pour désigner une réalité et son contraire au sujet de la communauté des Nazaréens ? Dieu ignore-t-Il que les noms propres sont faits pour désigner des gens précis ? Ou alors, est-ce une erreur continuelle de lecture, à moins que ce soit une erreur du texte lui-même ? Mais comment ? L’analyse attentive des 12 autres occurrences du terme de nazaréen et d’une partie des 31 de l’expression « gens du Livre » fournit une réponse.
En fait, la clef du problème a déjà été avancée par Antoine Moussali [3] dans un article [4] où il pointe le mécanisme introduisant des contradictions dans la signification du mot nasârâ dans le Coran, en particulier dans la sourate 5 où on lit :
- « O les croyants ! Ne prenez pas pour amis (alliés) les juifs et les nasârâ : ils sont amis les uns des autres » [5] ;
- « Tu trouveras que les amis les plus proches des croyants sont ceux qui disent : Nous sommes nasârâ » [6].
La contradiction est telle qu’en ce dernier verset, nasârâ est rendu par Nazaréens par beaucoup de traducteurs. De plus, le premier verset coranique cité est absurde : comment peut-on prétendre que les juifs et les chrétiens sont amis ou alliés « les uns des autres » ? Les commentateurs musulmans se justifient en disant que tous ceux qui contribuent au mal sont alliés entre eux. Le sont-ils s’ils sont des ennemis les uns des autres, comme c’est généralement le cas ? Le problème se situe dans ce verset où nasârâ, qui est mis en parallèle avec yahûd (juifs), ne peut signifier que chrétiens. Une difficulté technique doit attirer l’attention : la psalmodie du passage laisse apparaître une rupture de rythme et un déséquilibre qui disparaissent si l’on omet « et les nasârâ » (wa n-nasârâ). Le texte équilibré est alors :
- « O les croyants ! Ne prenez pas pour amis les juifs : ils sont amis les uns des autres ».
Le verset devient clair, sensé et cohérent et la contradiction avec le verset 82 disparaît. La convergence de ces trois facteurs ne laisse guère de place au doute : on est devant une interpolation. Mais pourquoi avoir ainsi inséré « wa n-nasârâ » ? Certains pourraient objecter : peut-il exister une raison grave au point qu’on ait pris le risque d’introduire une contradiction formelle majeure dans le texte à quelques versets de distance ? Il y en a une.
Cependant, avant d’aborder cette raison, il faut remarquer, à la suite d’Antoine Moussali, que les expressions coraniques du genre : « et / ou les nasârâ » sont toutes des interpolations perceptibles à l’audition pour tout lecteur habitué à la langue arabe [7].
Dans le verset 135 de la sourate 2, l’introduction de « ou nasârâ » après « soyez juifs » apparaît tout spécialement absurde ; elle amène à lire que les « fils d’Abraham » recommandent d’être « juifs ou chrétiens ». Sans l’ajout, le verset redevient sensé : « Ils ont dit : soyez juifs, vous serez sur la bonne voie. Dis : Non, suivez la religion (milla) d’Abraham, en hanîf soumis ».
Ce verset prend alors un sens à mettre en relation avec un autre qui lui est proche et qui doit être débarrassé, lui aussi, de son ajout, « et pas un nasrânî », ce qui donne alors : « Abraham ne fut pas un juif mais au contraire il fut un hanîf soumis » (Sourate 3 : 67).
Ces deux versets disent qu’Abraham n’était pas juif puisqu’il est lui-même le père des juifs et que ceux-ci, tout en se prévalant de ce qu’ils sont, n’ont pas été fidèles à la religion de ce père soumis à Dieu (muslim). Une telle idée est présente dans les Evangiles (Mt 3 : 9, Lc 3 : 8) ; mais ici s’ajoute de l’ironie car Abraham est donné en modèle du hanîf [8].
Les expressions coraniques du type « wa n-nasârâ » sont des ajouts qui obligent le lecteur à penser que nasârâ signifie chrétiens. Quel but poursuivait-on en tronquant sciemment le sens du mot par ces ajouts ? Le contexte historique fournit l’explication. Si, à partir de ‘Uthmân [9], la décision fut prise de présenter « l’Islam » de l’époque comme une réalité autonome voulue par Dieu, il fallait occulter son enracinement nazaréen, en particulier dans le recueil de textes qu’on cherchait à produire en opposition à la Bible des juifs et des chrétiens, même si, chronologiquement, rien indique que ce recueil n’ait jamais été dit de provenance divine avant la fin du 7ème siècle, de même que rien indique que les appellations d’Islam et de musulman aient été déjà employées au sens actuel [10].
Faute d’avoir des gens capables de tout réécrire, on s’est contenté d’imposer, par des ajouts, un sens nouveau au terme de nasârâ, ce qui était plus habile que de supprimer ses mentions : il est plus facile de détourner un texte fondateur que de l’effacer de manière autoritaire. Il en reste d’ailleurs des traces : deux siècles après Muhammad [11], Ibn Hishâm [12] qualifie encore Waraqa [13], qui a béni le mariage du prophète de l’Islam avec Khadija [14], de « prêtre nazaréen ». On lit également que :
- « Waraqa ibn Nawfal était prêtre et chef des Nazaréens... Il était excellent connaisseur du nazaréisme. Il a fréquenté les livres des Nazaréens, jusqu’à les connaître comme les gens du Livre ».
- « Quant à Waraqa, il cherchait la sagesse dans le nazaréisme ; il a été mis au courant de leurs livres par les nazaréens eux-mêmes, de sorte qu’il avait acquis une science certaine des gens du Livre ».
- Un passage de Bukhârî [15] précise : « Il est arrivé que Waraqa est décédé et la révélation s’est tarie » [16].
Bukhârî ne parle-t-il pas ici des textes rassemblés en un recueil qui s’est appelé plus tard « révélation coranique » ? Il convient de signaler encore que Khadija est présentée comme apparentée à Waraqa, c’est-à-dire qu’elle était elle-même nazaréenne ; ce mariage n’est-il pas une des clefs de ce qui deviendra « l’Islam » [17] ?
Pour en terminer avec les occurrences du terme nasârâ, il faudrait citer les Sourates 5 (verset 14) et 9 (verset 30) où les interpolations ne se réduisent pas à quelques mots perceptibles à l’audition : elles sont plus vastes et complexes.
- Sourate 5 verset 14 : Ce verset accuse les nasârâ d’avoir « oublié une partie de ce qui leur avait été rappelé ». Mais dans le Coran, où lit-on que les chrétiens ont « oublié » une partie de la Révélation, c’est à dire ce qui aurait concerné la future venue de Muhammad [18] ? Ou alors, il faut voir une relation avec le verset 6 de la sourate 61 où le texte fait dire à « Jésus » qu’Il est « l’annonciateur d’un messager après moi, dont le nom sera Ahmad [19] » [20]. Mais là encore, on se trouve confronté à une apologétique [21] islamique tardive, qui s’est bâtie sur une comparaison très imaginative avec le mot grec
paraklètos, présent dans l’Evangile selon Jean [22]. Le texte coranique originel peut-il receler des polémiques qui apparaissent plus d’un siècle plus tard ? Tout comme le verset 6 de la sourate 61, le verset 14 de la sourate 5 apparaît comme une longue interpolation faite d’emprunts aux versets 12 et 13 qui précèdent.
- Sourate 9 verset 30 : l’interpolation commence par l’expression « wa n-nasârâ » et continue par ce que ces nasârâ sont supposés dire : « disent que le Messie est le fils de Dieu ». On dirait que les interpolateurs ont eu peur que les autres interpolations avec le mot nasârâ, plus subtiles, ne suffisent pas à convaincre les lecteurs du fait que ce mot veuille dire chrétiens. Ce verset affirme donc que les nasârâ croient que Jésus est le Fils de Dieu [23], ce qui est absolument contraire à ce que croyaient les nazaréens historiques [24].
L’enjeu est d’importance, car si on lit ces passages à la lumière du véritable sens de nasârâ alors non seulement le message du Coran s’en trouve modifié mais son origine ne fait plus aucun doute… Par exemple, si on lit à la suite les versets 12 à 20 de la sourate 5, en omettant le verset 14, non seulement il n’est plus question de chrétiens, mais l’ensemble du passage prend un sens rigoureusement cohérent : il s’agit d’une diatribe [25] contre une partie importante des « fils d’Israël » qui n’est pas restée fidèle à ses engagements (Sourate 5 verset 12), qui a oublié « une partie de ce qui leur a été rappelé » (Sourate 5 verset 13) et à qui un « Messager est venu dans le passé (qad) » apportant une lumière et un écrit qui expose ce qui était tenu caché (sourate 5 verset 15). Or, ce « Messager de Dieu envoyé aux fils d’Israël », d’après le verset 6 de la sourate 61 sans la partie interpolée, c’est Jésus ! La diatribe des versets 12 à 20 de la sourate 5 est donc un long reproche fait aux judaïques de ne pas reconnaître le Messie-Jésus, d’imaginer qu’Il est mort (sourate 5 verset 17 où s’insère une allusion dialectique et sans doute originelle à la foi chrétienne [26]), de se croire les « fils préférés de Dieu » (sourate 5 verset 18 sans l’interpolation wa n-nasârâ), de ne pas recevoir le message de Jésus (sourate 5 verset 19) et de ne pas écouter Moïse alors qu’ils lui doivent tout (sourate 5 verset 20).
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